Richesse et précarité , Comment sortir de cette confrontation délétère ?

samedi 11 décembre 2021

LA MONTÉE DES INÉGALITÉS

Le nouveau rapport, publié mardi 7 décembre par le Laboratoire sur les inégalités mondiales (World Inequality Lab, WIL), piloté par les économistes Lucas Chancel, Thomas Piketty, Emmanuel Saez et Gabriel Zucman, dévoile les disparités de revenus et de richesse. Il révèle en outre que la crise liée au Covid-19 a exacerbé un peu plus encore la captation des richesses mondiales par les plus fortunés. ( Voir l’article publié par Le Monde du 7/12/ 2021 : « Revenus, éducation, santé, genre, climat : une radiographie des inégalités dans le monde après le Covid-19 » )
L’article montre qu’ aujourd’hui 10 % des plus riches captent 76 % de la richesse créée alors que les 50 % les plus pauvres en possèdent seulement 2 %. Si les inégalités avaient diminuées depuis les années 1910 jusqu’aux années 80, depuis elles n’ont cessé d’augmenter. « Depuis 1995, les multimillionnaires (le 1 % le plus aisé) ont capté 38 % de la richesse additionnelle créée, contre 2 % pour la moitié des plus pauvres. « Et la pandémie a accéléré la tendance : en 2020, les milliardaires ont engrangé un gain de patrimoine de 3 600 milliards de dollars [3 190 milliards d’euros], l’équivalent des dépenses annuelles de santé de l’ensemble des Etats du monde « , souligne Lucas Chancel.

Il révèle aussi que ces mêmes 10 % sont la cause de la moitié des émissions de CO2.

En France pendant ce dernier quinquennat les inégalités se sont encore creusées : ( Lire l’article du Monde : » Les disparités de patrimoine se creusent en France ; « )

Parallèlement à l’accroissement de la richesse privée, la richesse des États s’est effondrée pendant la même période « depuis quarante ans, les pays sont de plus en plus riches… mais leurs gouvernements se sont nettement appauvris. Et pour cause : ces dernières décennies, d’importants transferts du patrimoine public vers le privé se sont opérés.« 

« Ainsi, le patrimoine privé net (immobilier, actifs financiers) a explosé, passant de 326 % du revenu national en 1970 aux Etats-Unis à 592 % en 2020. En Europe, il a progressé de 312 % à 633 % en France, et de 230 % à 502 % en Allemagne. Mais, sur la même période, le patrimoine public net (les bâtiments, terrains, parts d’entreprise que possède l’Etat, moins ses dettes) a plongé : il est tombé de 111 % à 18 % du revenu national en Allemagne. Il est désormais négatif en France (– 13 %) et aux Etats-Unis (– 60 %).« 

La richesse créée n’abonde plus suffisamment les budgets des États qui doivent pouvoir redistribuer un peu ce qui est mal distribué, assurer des services publiques de qualité sur tout le territoire et garantir à toutes et tous une protection sociale universelle.

Dans le même temps de plus en plus de salariés, de travailleurs indépendants, de paysans n’arrivent pas à vivre de leur travail.

LE TRAVAIL NE PAIE PLUS

En 40 ans de politique économique néolibérale dans les pays de l’OCDE, 10 % de la valeur ajoutée a migré de la rémunération du travail vers la rémunération du capital. En France c’est autour de 230 milliards d’euros par an qui manquent dans la poche des travailleurs et des services sociaux financés par les cotisations assises sur les salaires. Selon l’INSEE dans la même période le taux d’emploi précaire a triplé (les emplois à temps partiels contraint sont passés de 6 à 18 % de l’ensemble des emplois). Le salariat peu à peu se mute en précariat.

L’économiste américain William Brian Arthur observe que l’économie en est arrivée à un point où la production est largement suffisante pour satisfaire les besoins de tous, mais où les emplois générateurs de revenus suffisants pour accéder à toute cette richesse produite, se font de plus en plus rares.

Cet assèchement de la distribution de la richesse par la rémunération du travail se manifeste à la fois par l’augmentation du chômage et l’exclusion du système de production, par la précarité dans l’emploi, par de grandes inégalités et une protection sociale de plus en plus fragile.

Aujourd’hui de plus en plus de personnes ont des difficultés à boucler leur fin de mois. Le site FinFrog, dans une étude intitulée le 10 du mois, montre que en 2021, pour ceux qui gagnent moins de 2000 € net par mois ( 52% des salariés gagnent moins ), il reste le 10 du mois en moyenne seulement 91 € pour vivre, une fois payées les dépenses contraintes : loyer, charges, électricité, assurances, abonnements et crédits.

Le mouvement des gilets jaunes, comme la pandémie de COVID-19 ont révélé la détresse de millions de personnes, qui, avec ou sans travail, n’arrivent plus à vivre décemment dans une société où la richesse produite n’a jamais été aussi grande. En 2020 selon le Secours Catholique 10 % de la population française ont eu recours à l’aide alimentaire. Tout cela génère amertume, ressentiment, sentiment d’injustice, repli sur soi et méfiance envers les élites qui sont incapables d’affronter cette dure réalité.

Quand la richesse créée se concentre entre de moins en moins de mains et que la précarité dans l’emploi s’étend, la question centrale n’est donc plus comment produire davantage, mais bien comment répartir mieux la richesse créée.

QUE FAIRE ?

Tout d’abord il faut rappeler les fondamentaux. Parce qu’il existe, où qu’il soit, quoi qu’il fasse, tout être humain a besoin, outre de l’accès à l’instruction et aux soins, droits en partie acquis en France, d’assurer quotidiennement le couvert et le logis dans des conditions satisfaisantes pour lui et pour toute sa famille. C’est ce que le philosophe Fréderic Worms appelle l’universel concret. Ces dernières nécessités sont, jusqu’à présent, conditionnées au droit à un emploi correctement rémunéré, droit qui est loin d’être universel, et c’est là que le bât blesse. Ce n’est pas avec 91 € au 10 du mois que les besoins élémentaires de tout un chacun sont assurés.

L’emploi n’arrive plus à assurer les deux fonctions vitales qui lui sont propres : produire les conditions élémentaires d’existence, définies par l’article 25 de la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, et se réaliser, se produire soi-même en fonction de ses compétences au sein d’un collectif social et culturel. ( J.M. Harribey -ATTAC ) Trop souvent, pour assurer le premier objectif qui est de gagner sa vie, on sacrifie le second qui est de s’épanouir dans une activité choisie.

Pour tenter de venir en aide à toutes les victimes de ce système économique, l’État et les collectivités locales, par l’impôt, tente de palier les failles dans la distribution de la richesse. Il finance des minima sociaux, des aides aux familles (Lire les travaux de Léon Régent), des aides au travail pour le salarié (prime d’activité) et pour l’employeur (CICE, réduction Fillon). Cette redistribution curative, à postériori, conditionnée, stigmatisante, familiarisée, ne réussit pas à s’attaquer aux causes de la pauvreté et laisse autour de 10 millions de personnes sous le seuil de pauvreté dont plus de 2 millions de travailleurs. De plus L’Etat ne dispose plus des moyens nécessaires pour corriger efficacement cette distribution de la richesse inégalitaire.

En 2017, avec Benoit Hamon, candidat du Parti socialiste, le revenu d’existence comme droit humain universel a conquis droit de cité dans le débat public. Depuis, nombreuses ont été les propositions : Revenu universel d’activité (RUA), socle citoyen, projet d’expérimentation dans 13 départements, proposition de loi AILES

Si toutes ces propositions ont le mérite de poser le débat sur la place publique ; la plupart des projets esquissés ces derniers années n’arrivent pas à sortir d’une logique d’assistanat qui se limite soit à une simplification d’un système de redistribution complexes, soit à l’automatisation de l’allocation d’aides sociales sous la forme d’un revenu minimum garanti pour les plus démunis. Par les diverses conditionnalités, par un montant trop faible, jamais on ne sort d’un système d’aides sociales curatives pour les victimes d’une distribution inégalitaire de la richesse créée. Un système qui n’aide que les pauvres creuse encore l’écart qui les sépare du reste de la société. « Une politique pour les pauvres est une pauvre politique » observe Richard Titmuss, théoricien de l’État social britannique.

La proposition du socle citoyen qui consiste à distribuer un impôt négatif de 500 € financé par une flat-tax de 30% sur l’ensemble des revenus, si elle a pour objectif une simplification du système des aides sociales non contributives et la transformation d’un minima social ( le RSA) en un droit universel, elle ne répond pas à la nécessaire émancipation de l’ensemble des salariés d’un emploi de survie. Pire elle fait peser le financement de ce nouveau droit sur ceux qui tous les jours se lèvent tôt pour travailler beaucoup et gagner bien trop peu ce qui ne manquera pas de creuser encore l’hostilité des classes moyennes envers le monde des assistés. Deux sociologues suédois ont démontré que les pays où les programmes gouvernementaux étaient le plus universels étaient ceux qui réduisaient le mieux la pauvreté. Les gens sont plus ouverts à la solidarité quand elle leur profite personnellement.

Le tableau ci-dessous montre qu’avec le socle citoyen de 500 € et l’aide personnalisée au logement ( APL ) on assure le minimum actuel pour une personne seule sans ressources. En revanche cette proposition ne change rien pour un salarié à mi-temps et, si on supprime la prime d’activité, est défavorable pour un salarié à 35 h au SMIC. De plus une flat-tax à 30 % ne permet pas une contribution à la hauteur de leurs moyens des personnes les plus riches ( le taux du prélèvement à la source d’une personne avec 40 000 € de revenus mensuels est aujourd’hui de 40 % ). Ainsi une flat-tax à 30 % ne permet pas une redistribution efficace de la richesse, bien au contraire elle accentue les inégalités.

VERS UN REVENU D’EXISTENCE ÉMANCIPATEUR

En revanche une allocation universelle d’existence d’un montant au moins égal à 900 €, couplée avec une contribution progressive sur l’ensemble des revenus et une contribution sur le patrimoine net , suivant la proposition détaillée dans ce diaporama , permet à la fois d’assurer un revenu minimum garanti de 900 € mais aussi, par une redistribution de la richesse vers les bas salaires , de permettre à chacun et chacune de se libérer partiellement ou totalement d’un emploi chronophage, épuisant ou peu enrichissant pour mieux s’épanouir dans des activités choisies.

Elle ouvre la voie vers la semaine de 4 jours à 28 h et ainsi d’ aller vers la civilisation du temps libéré chère à André Gorz avec un meilleur partage des emplois.

Après la crise sanitaire de 2020-2021 qui a révélé aux yeux de tous les dégâts de quarante années d’abandon du bien commun, l’ensemble des forces sociales ne peuvent continuer à être spectatrices de leur propre anéantissement.[1] Il faut être force de propositions pour se réapproprier ce qui doit nous être le plus cher : l’exercice d’un droit à une vie digne en toute circonstance.

Frédéric Worms, dans le Journal Libération, 13 mai 2021 s’exprime ainsi :

L’universel concret est revenu. Il est en fait devant nous. La pandémie l’a fait ressortir sous toutes ses formes : du vaccin aux conditions de travail en passant par la santé individuelle et publique. Oui, c’est « tout un programme ». Mais y en a-t-il d’autres, aujourd’hui ? Ne peut-il pas, ne doit-il pas nous réunir ?[2]

Cette allocation universelle d’existence peut constituer le premier dénominateur commun d’un programme de gouvernement, encore faut-il qu’elle permette à toutes et tous de s’affranchir de la charité publique qui vous oblige. Car il ne peut y avoir de liberté ni de démocratie réelle sans égale considération, sans égalité des droits humains et sans la solidarité des uns envers les autres pour garantir l’égale participation à la vie sociale et politique de l’ensemble des citoyens. Pour ne pas subir mais pouvoir choisir et pouvoir agir.


 » Une fois libérés de l’angoisse quotidienne de la faim, quand ils auront découvert ce qu’ils veulent vraiment et que rien sinon leurs propres besoins n’exercera plus sur eux de contrainte,les gens refuseront de fabriquer des niaiseries qu’on qualifie aujourd’hui articles de luxe ou le poison et les ordures qu’on nomme article bon marché. » William Morris – janvier 1884 – Conférence : Travail utile et vaine besogne – dans La civilisation et le travail – Éditions Le passager clandestin.


[1] Barbara Stiegler : Il faut s’adapter-sur un nouvel impératif politique, Éditions Gallimard, 2019, Page 276 : Privés à la fois des moteurs de la réforme et de la révolution, les partis dits progressistes sont un peu partout désarmés, assistant médusés à une troublante perturbation des signes, semblant les condamner soit à l’adhésion passive à la « révolution » néolibérale, soit à la lutte réactive contre ses « réformes » et pour la défense du statu quo. Les anciens conservateurs mutent en progressistes, tandis que les anciens progressistes sont dénoncés comme conservateurs.

[2] Frédéric Worms, « l’universel concret » est de retour, Journal Libération, 13 mai 2021.



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