Reprendre le pouvoir

mercredi 12 mai

Reprendre le pouvoir
François Boulo
Editions Les Liens qui Libèrent 2021.

Avocat de son état, Boulo, c’est l’intello des Gilets Jaunes.
« Rependre le pouvoir » sous-titré « Manuel d’émancipation politique ». Fichtre ! Grande ambition, pour aller vers l’émancipation, il y a, c’est vrai, du boulot !

Le bouquin est d’autant plus méritoire que François Boulo est issu d’une famille plutôt à droite (Gaulliste), et qu’il, honnêtement confesse avoir voté pour Nicolas Sarkozy.
La fréquentation des ronds points, les longues conversations et fructueux débats avec les Gilets Jaunes de sa région, dont il deviendra porte parole ont grandement contribué à modifier son orientation politique. Le livre nous donne quelques repères sur cet itinéraire.

Le changement n’est pas mince.

« En somme la mutation attendue implique nécessairement de rompre avec la logique néolibérale qui consacre la soumission des Etats aux multinationales » (p. 55).
Boulo est-il un crypto marxiste ?
« Cela signifie que le combat pour lutter contre le réchauffement climatique ne peut être efficacement mené sans s’opposer aux classes dominantes et à l’inégale répartition des richesses qu’elles imposent. » (id.)
L’auteur aggrave son cas : lutte des classes et décroissance .
« L’impasse philosophique : la croissance ne fait pas le bonheur.
Il est stupide de n’aborder la politique sous le prisme de la croissance. […] Il faut donc commencer par refuser le discours de l’idéologie dominante qui entend imposer que la croissance rime avec le bonheur de l’individu... » (p.56).
Il est utile que soit ainsi formulé ce que la « base » des Gilets Jaunes » sur les Champs Elysées exprimait maladroitement entre gaz lacrymogènes, grenades assourdissantes et flash-ball éborgneurs. La Marseille et l’oriflamme tricolore c’était l’expression d’un lutte contre la mondialisation dont souffrent les résidents de la « France périphérique » (Christophe Guilly).
Le prix de l’essence ne fut que la carburant d’un révolte contre la « macdonilisation » d’une culture qui s’efforce de persévérer dans son identité.

La prison institutionnelle : l’Union européenne.

Particulièrement documenté le réquisitoire contre l’UE. (p. 111/156).
Il nous faut constater que plus de 70 % des français se déclarent contre un abandon de l’euro (sondage IFOP, 2017). Le matraquage médiatique et les « analyses « des « experts » ont quelque efficacité… Pourtant « … aucune politique alternative n’est possible dans le cadre de l’euro » (p.114). Suivent quelques pages sur l’inflation et l’origine de la monnaie plutôt convaincante.
« Les critères de convergences imposent l’austérité quoi qu’il en coûte » (p.125).
Pourtant dans un pays qui compte 6 millions de chômeurs, la priorité ne doit dans pas consister à respecter une norme comptable, mais elle être de soutenir l’activité économique pour créer des emplois »(p.126).

Sur la question du travail, Boulo est un peu court. La relance économique qu’il préconise en ces pages semble contradictoire avec les options quasi décroissantes qu’il formulait dans les pages précédentes… D’autre part, la réduction (avant éradication) du chômage implique une réduction du temps de travail (avec augmentation des emplois), immédiatement une indemnisation augmentée des chômeurs, le Smic comme minimum, la misère planifiée produit des « quémandeurs » d’emploi pour le plus grand bénéfice du Médef et des amis de Monsieur Macron.
L’analyse du déficit et l’instrumentalisation disciplinaire de la dette sont plus solides (p.127/133).
« Faut-il sortir de l’euro ? », la question est de nouveau posée p. 134. « Les économistes sont très divisés sur la possibilité et les conséquences d’une éventuelle sortie de l’euro. »
La question n’est pas simple, il est vrai.
Et Boulo de s’en sortir par la tangente : « Le plus raisonnable est de considérer sérieusement l’hypothèse d’un éclatement de l’euro en cas de nouvelle crise financière » ((p.135).

Le libre échange : la loi de la jungle

Dès la page 136 et suivantes, l’auteur retrouvant pugnacité critique, plaide appuyé sur un prix Nobel d’économie, Maurice Allais pour un protectionniste mesuré.
De fait, le déclin de l’industrie française est aujourd’hui indéniable, délocalisations et mondialisation ont fait de gros dégâts parmi les « cols bleus ».
Le fameux plombier polonais n’est pas l’ami de Boulo : « D’un côté les entreprises françaises sont encouragées à délocaliser leurs activités dans les pays de l’Est pour réduire leurs coûts de production, ce qui engendre la suppression de millions d’emplois en France, et de l’autre, les salariés de ces mêmes pays font une concurrence déloyale aux salariés français […], car ils coûtent moins cher aux employeurs. On voudrait encourager le chômage de masse qu’on ne s’y prendrait pas autrement. » (p.166).
Fichtre ! Boulo une nouvelle fois se révèle être « crypto-marxo », ce n’est rien de moins que « l’armée industrielle de réserve » qu’il sort de l’ombre !
Par définition, le libre échange ne connaît pas de frontière, l’arrivée massive de migrants en provenance d’Afrique augmente encore la tension sur les emplois en voie de raréfaction, la répartition des logement sociaux devient également problématique. Prudemment, l’auteur en reste à la prise en considération des pays de l’Est. La simple évocation de la question migratoire expose à des accusation de xénophobie, pis, de racisme…Sur ce point, comme sur celui de l’islamisme Boulo observe un prudent silence.
Reprendre le pouvoir, suppose pour efficacement agir avoir accès à d’autres informations que celles distillées par les médias contrôlé par la ploutocratie globalisée. La page 178 offre une liste de médias alternatifs et critiques. A consulter sans retenue.

L’État : institution au service du capital

Sacrebleu ! Boulo a-t-il d’inavouées sympathies pour Lutte Ouvrière ?!
Non, pas vraiment, car c’est un curé (gradé), qu’il cite p.201, 202. « Hélder Câmara, évêque catholique avait brillamment exposé en son temps : « Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions, les exploitations […]. La seconde est le violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est le violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la seconde. […]. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première qui la fait naître et la troisième qui la tue ».
Sur les Champs-Elysées l’ambiance nettement insurrectionnelle, ne grimpa guère jusqu’au stade révolutionnaire.
En toutes,hypothèses, « il est vain et stérile d’opposer policiers et manifestants. »(p.203).
La police n’est que le bras armé de la bourgeoisie, dans la vocabulaire d’un certain époque.
L’État au service du capital doit se donner les moyens d’assurer sa sécurité ? C’est ce qui ressort des pages suivantes.
Comme d’autres observateurs de la France d’aujourd’hui (Natacha Polony, par exemple), la spirale infernale de la dérive autoritaire est dénoncée de la page 209 à la page 230. Sont menacées, la liberté d’opinion, celle de la presse, la liberté de manifester est également restreinte. En ces temps troublés une demande d’autorité éclos dont on ne sait qu’elle forme liberticide elle prendra (p.224).

La souveraineté

Front populaire et Michel Onfray ont-ils influencés Boulo ?
C’est en tous cas le chapitre 5, p.231 et suivantes qui contient l’essentiel des propositions constructives alternatives au libéralisme destructeurs du libéralisme ambiant.
Parcours rapide. Pour en savoir plus et mieux procurez-vous le livre.
Gilet jaune orthodoxe Boulo défend le Référendum d’Initiative Citoyenne, le fameux RIC. J’ai croisé dans les manifs en jaune, nombre de porteurs de banderoles réclamant le RIC, sans plus de précision. Dans le livre, ça se précise : « L’idée sous-jacente de tout citoyen qui s’ouvre à l’idée du RIC est la suivante ; » Vu le résultat de la politique de nos gouvernements, ne serait-il pas temps que nous prenions certaine décisions nous-mêmes ? ». Une démocratie en actes, finalement. Un retour à la souveraineté du peuple condition d’une authentique démocratie, sans souveraineté pas de démocratie affirme Boulo.
L’émancipation individuelle préalable à l’organisation de la force collective préoccupe grandement l’auteur : « L’une des principales forces du néolibéralisme est d’isoler les individus est d’isoler les individus pour les rendre impuissants. » Les discussions, débats, confrontations qui, inévitablement précéderaient, accompagneraient le processus référendaire sont potentiellement porteurs d’émancipations individuelles et collectives, c’est le pari de l’auteur.
L’apprentissage dans une éthique du savoir doit renforcer le volonté de progresser. L’éthique de la bienveillance « consiste à faire preuve de tolérance et de compréhension envers les autres. Enfin, une éthique du bien commun consiste à sacrifier ses intérêts personnels lorsqu’ils sont contraires à l’intérêt général ».Le schéma de la page 243 formalise la synergie nécessaire entre les trois éthiques.

Reprendre le chemin de l’espoir

« Les périls qui s’annoncent devraient agir comme des électrochocs. […]. La dignité retrouvée de classes méprisées depuis tant d’années, l’union des « gens d’en bas »sortant de leur isolement pour constituer une force collective, des revendications fondamentales de justice fiscale et sociale, et de démocratie. Que le politique reprenne le pas sur l’économie, que la loi dompte le marché et que la démocratie dompte le capitalisme. (p. 249).
L’espoir ne doit empêcher un diagnostic lucide : « Le cataclysme économique qui vient va entraîner une explosion des inégalités et de la pauvreté. Les mouvements de protestation vont s’intensifier et se multiplier. Les effets du réchauffement climatique vont s ‘amplifier avec une accélération des catastrophes naturelles... »(p.258).
Pourtant « Il n’y a aucune fatalité. Il n’appartient qu’à nous d’agir pour retrouver l’espoir en l’avenir. Demain sera ce que nous en ferons. Et si on se réveillait ?

Globalement évalué, le livre c’est du bon boulo(t).

Alain Véronèse.

. On peut, sur Sud Radio retrouver un intéressant entretien avec François Boulo.

Mercredi 12 mai 2021.