L’abondance frugale comme art de vivre

dimanche 22 novembre 2020
par  Alain Véronèse

Le pape de la décroissance entend dans ce dernier livre nous faire découvrir une gastronomie,
comme art de bien manger grâce à une cuisine saine et raffinée élaborée avec des produits de
terroirs échappant à la mondialisation, « cocalisation », macdonaldisation ».
Avant la bonne bouffe, Serge Latouche nous propose une petite révision ou remémoration des
grands principes de la philosophie décroissante.
Le bonheur, une idée neuve (St Just), mais encore qu’en est-il aujourd’hui ? « Force est de
constater le bonheur dans son appréciation contemporaine est réduit à sa dimension économiciste,
le produit intérieur brut « per capita. ». la critique des indicateurs de richesse a fait émerger
d’autres mesures qualitatives : la prospérité sans croissance (Tim Jackson), l’abondance frugale, la
sobriété heureuse. »
Le bonheur comme idée neuve « était concomitante de la montée de l’idéologie libérale. Le calcul
économique, monétaire s’imposa comme la mesure du bonheur. Pour les modernes, le bonheur est
indissociable de l’argent. La monnaie étant ,comme comme disent les économistes de la « liberté
frappée ». Il y a équivalence entre bonheur et richesse. » Poursuivre le bonheur revient alors à
travailler, produire, vendre, manger à sa faim, devenir propriétaire, s’enrichir, accumuler ,donner
en héritage, etc. » Une critique de l’économie politique, façon Latouche.
Une société écosocialiste. Travailler moins.
Françoise d’Eaubonne est appelée à la rescousse à propos du socialisme qui(citation) « n’est pas le bonheur
assuré, mais la fin du malheur obligatoire, la voie de la décroissance vise justement à construire une société
plus juste et plus démocratique, une société décente d’abondance frugale fondée sur l’autolimitation des
besoins . » Une révision pour les décroissants studieux.
Quelques lignes plus loin, c’est avec une tonalité philosophique que poursuit Latouche.
« L’acquiescement à l’être n’est pas une soumission à l’étant, c’est dans la résistance au consumérisme de
la banalité économique du mal que l’objecteur de croissance invente une autre félicité, un art de vivre dans
la joie.
Réduire pourrait à lui seul résumer le projet de la décroissance. Réduire notre empreinte écologique, réduire
notre consommation, réduire nos gaspillages. […] Toutefois, la réduction peut-être la plus importante à
mettre en oeuvre, c’est la réduction du temps de travail.
Travailler moins ce n’est pas seulement nécessaire pour que tous puissent travailler – une des solutions
effectivement de la décroissance pour résoudre les problèmes du chômage – mais c’est fondamentalement
pour changer la vie.
Travailler moins, ne signifie pas nécessairement de réduire son activité, mais de substituer une activité
choisie à une activité forcée. »
Nous approchons des fourneaux où se mitonnent les bons plats : « prendre le temps de savourer les produits
de la terre. Avoir le loisir de se cuisiner de bons petits plats ».
La réduction du temps de travail est énoncée plusieurs fois dans le livre et « il est nécessaire de réaffecter les
gains de productivité en réduction du temps de travail et création d’emploi tant qu’il y aura du chômage est
conforme au bon sens et, sans la propagande productiviste il s’imposerait assez naturellement. En France,
sue deux siècles environ, la productivité horaire a été multipliée par 30, la durée individuelle du travail
visible n‘a été divisée que par 2 – et moins encore si l’on tient compte de ce qu’Ivan Illich appelle le travail
fantôme (temps de déplacement, formalités, etc.), tandis que la production, elle, l’a été par 26. »
Ajoutons que si tous les bullshit jobs (boulots à la con) débusqués par David Graeber était réaffectés à une
production d’utilité sociale réelle, que resterait-il de la nécessité du travail ?
C’est dans ce sens que semble aller Latouche : »Il s’agit de renverser les priorités : partager le travail et
accroître les loisirs. » Quelques pages plus loin, la fondamentale « conquête du temps libre est une
condition nécessaire à la décolonisation de l’imaginaire. Il va mieux promouvoir l’otium (le loisir) plutôt
que l’opium des médias et du numérique . » Soyons réalistes, exigeons tout le possible l’otium du peuple !
La décroissance et le slow food
« Le mouvement slow food est une saine réaction contre la « cocalisation » etla
« macdonaldisation » planétaire.
Pour les partisans de la décroissance, aussi, manger est un moyen devenu selon le mot de Carlo Perrini
(l’un des promoteur du slow food) « un acte agricole, voire un acte politique et médical, la gastronomie
touche la totalité de la vie sociale.
Les objecteur de croissance proposent la construction d’une société de sobriété choisie, seule compatible
avec les limites de la planète. Ils prévoient de relocaliser les activités et de restaurer l’agriculture paysanne.
La revalorisation de la lenteur, de la cuisine, de la saveur sera favorisée par la réduction des horaires de
travail qui est l’un des éléments stratégiques du projet de décroissance. »
Serge Latouche, dans ce livre insiste justement sur la fondamentale réduction du temps de travail, trop
souvent oubliée ou minimisée dans le gauche syndicale et politique. Les 32h hebdo revendiquées(sans trop
de virulence) notamment par Solidaires et la Cgt, seraient un premier pas dans le bon sens.
Les libéraux déchaînés eni=visagent de repousser l’âge de la retraite à 63 ans… alors qu’au presque 6
millions de chômeurs et précaires va s’ajouter en 2021 un bon million de « visiteurs » à Pôle Emploi...
Les dégâts collatéraux du virus vont être terribles.
De retour dans les cuisines, l’auteur de continuer : « Les deux démarches différente, sinon en sens contraire
de mouvement slow food et de la décroissance se révèlent ainsi comme complémentaires . »
S’intéresser à ce que contienne les assiettes c’est bien, nécessaire, mais plus important est de s’intéresser à
ce que contiennent les têtes : « le point clef de la révolution de la décroissance est précisément cett
décolonisation de l’imaginaire anthropocentré et utilitariste. »
Le livre contient un épilogue : « Après la pandémie »
Latouche de préconiser « le retour des frontières et la réaffirmation des souverainetés nationales. Une dose
plus ou moins forte de protectionnisme intelligent » est souhaitée.
Un constat : « En Italie, comme en France, en particulier, le triomphe des politiques néolibérales et les
cures d’austérité ont largement démantelé l’Etat providence et les systèmes de santé construits après la
seconde guerre mondiale, au profit d’un abandon au secteur privé et des logiques de rentabilité. »
C’est dire s’il reste du chemin à parcourir pour actualiser le projet de décroissance.
« Militer pour sortir de la guerre de tous contre tous que sont la concurrence transnationale et le libre
échange débridé, reste donc plus nécessaire que jamais. »
Le Pape tient la grande forme !
Alain Véronèse.
Lundi 10 novembre 2020.


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