L’automatisation et le futur du travail Aaron Benanav

Traduit de l’anglais pas Léa Nicolas-Teboul Editions divergences, 2022.
mardi 13 septembre 2022
par  Paris Sud

« Travailler empêche de rêver.
La sagesse nous vient des rêves.
Mes guerriers ne travailleront jamais »
Grand chef Smohalla. Tribu des Nez-Percés.

Sur internet le livre de Benanav on peut lire des opinions élogieuses (souvent
en anglais). Oui, de fait nous pouvons apprécier une critique solide doublée
d’un faculté d’anticipation jubilatoire. Au moment où le libéral capitalisme
s’immisce dans tous les rouages d
e la vie économique et sociale nous pouvons recommander
une saine lecture.
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De façon fort peu académique commençons cette recension par la péroraison
finale de la page 148 (suivie de 30 pages de notes). Quelques lignes qui
donnent la tonalité et l’orientation du livre.

« A moins que les luttes sociales ne s’organisent elles-mêmes autour de cette
tâche historique : la conquête de la production, elles n’accoucheront d’aucune
redéfinition de ce que signifie vivre en être humain, par exemple vivre dans un
monde débarrassé de la pauvreté et des milliardaires, des réfugiés apatrides et
des camps de rétention, à rebours de ces vies de labeur qui laissent à peine le
temps de se reposer et encore moins de rêver. » (p.148).

Vers l’automatisation totale ?
« L’intelligence artificielle, l’apprentissage automatique (machine learning) et la
robotique sont de plus en plus présentes dans les usines les plus avancées
comme Tesla qui a mis en place une production « dans le noir », où le procès
de travail est entièrement automatisé et peut se passer d’êtres humains. »
(p.15).

Le diagnostic fait, Bananav de proposer : « La seule façon d’éviter un chômage
de masse catastrophique […] consiste à instaurer un revenu de base qui décorrélerait
le revenu de la quantité de travail effectuée » (p. 17).
Préconisations déjà envisagées par le Marx des « Grundisse »(1857) et André
Gorz dans « Misère du présent, Richesse du possible »,(1997) deux auteurs
dont il est fait rapidement mentions dans l’ouvrage.

Benanav n’hésite pas à convoquer des personnalités de premier plan pour
conforter ses analyses. Robert Reich, ancien secrétaire du travail sous Bill
Clinton qui affirmait « Bientôt la technologie va remplacer de nombreux
1emplois, ce qui nous oblige à pendre au sérieux la question du revenu de
base » (p.19).

Avant convocations des personnalité, dès la préface p. 7, les conséquences de
la production cybernétique sont envisagées.
« Que vont devenir les êtres humains dans un univers totalement automatisé ?
[…] Le chômage technologique de masse est à nos portes, et il faudrait rien de
moins qu’un revenu de base pour garantie la survie, d’une grande partie de la
population, qui sera privée d’accès au salariat »
Ajoutons que l’abolition du salariat est mise en branle chaque jour par la
promotion des « indépendants » ubérisés. Nous sommes loin, très loin de
l’abolition du salariat du mouvement ouvrier historique.
La réduction du temps de travail, revendication séculaire des prolétaires est
préconisée avec le revenu de base. « Il s’agit de partager le travail pour
restaurer la dignité, l’autonomie et donner un sens à nos existences » (p.12).

Croissance insuffisante ?
Comme nombre d’économistes A.B. constate « que dans le secteur industriel la
productivité s’est effondrée » or, la demande de main-d’œuvre est déterminée
par l’écart entre le taux de productivité et le taux de croissance. La saturation
[relative] des marchés mondiaux en produits manufacturés, la baisse des
investissements en capital fixe [dans l’automatisation et robotique…] et le
ralentissement économique qui en résulte provoque une hausse du chômage »
(p.68).
L’auteur en appelle-t-il à la croissance ? Dans ce cas les écologistes radicaux et
les décroissants orthodoxes vont le vouer aux Gémonies !
Fort heureusement Keynes est appelé à la rescousse : « Au lieu de vouloir
relancer la croissance on a besoin de repenser le cadre qui assigne les
travailleurs à la production. Le plus judicieux disait Keynes serait d’intervenir
pour réduire l’offre de main-d’œuvre plutôt que de stimuler la demande en
augmentant les loisirs plutôt que la production »
Keynes proposait dés les années 1930, la réduction de la semaine à 15 h dans
les années 2000, nous y sommes…
Et, nouvelles citation : « les travailleur.ses, à l’avenir préféreront les vacances
[loisirs], plutôt que des hausse de salaires, ainsi sera induite une réduction du
temps de travail sur trois générations » (p.109). Cette prédiction attend sa
réalisation...

Sous-emploi. La vie au jour le jour
« Pour décrire les populations en plein boom, vendeurs de rue, micro-artisans
ou transporteurs à vélo [ils sont nombreux à racoler le touriste place de la
Concorde à Paris…], les statisticiens de la force de travail ont inventés la
catégorie « secteur informel » […]. Parallèlement, pour profiter des excédents
croissants de main-d’œuvre, les entreprises se sont arrangés pour remplacer
des salariés sous contrat par des emplois informels, tout en faisant pression
sur les gouvernements pour réduire les protections de l’emploi formel. »
(p.89).

En France, la nième réforme de l’assurance chômage (octobre 2022), vise
quasi explicitement à paupériser les chômeurs pour les contraindre à
« traverser la rue » … pour faire le trottoir ?! Sur la même lancée libérale, la
compulsion de privatisations apparaît comme la stricte application de l’Union
Européenne Maastrichtienne.

Ceci dit, la machine peut repartir, non sans dommages collatéraux.
« Le chômage va sans doute se résorber [partiellement], progressivement
dans des formes de sous-emploi variées, étant donné la transformation des
structures du marché du travail. Comme il est difficile de supporter de longues
périodes de chômage, il sera nécessaire d’accepter un emploi moins bien payé
ou avec de mauvaises conditions de travail. » (p.91).
Régression programmée, retour au « pur capitalisme » (Michel Husson) et à
« la vie au jour le jour »( Robert Castel).
La page 121, donne à lire une formulation audacieuse : « C’est une erreur
d’imaginer que les capitalistes accepterons d’eux mêmes leur obsolescence
programmée. Seuls des mouvements représentants une véritable menace pour
les grands propriétaires seraient capables de faire plier le capital ».(p.111).

Imaginaires utopiques . Accélérer le futur
L’auteur est grand amateur de science fiction. Entre autres ouvrages « Le
pianiste déchaîné » de Kurt Vonnegut est cité.
On pourra en lire quelques extraits plus bas.
Les partisans de gauche du discours sur l’automatisation [baisse tendancielle
de l’usage de la force de travail…] reprennent la proposition du revenu de base
et le pousse à l’extrême.

Pour les théoriciens anti-capitalistes que sont Nick Srnicek et Alex Williams
auteurs « D’accélérer le futur », (éditions du design, 2017), un revenu de base
élevé est précisément ce qu’il nous faut pour passer du plein emploi au
chômage général » (p.118). Oui, ce livre nous offre un panégyrique d’utopies
réalistes stimulant.
De fait, un dépassement du travail salarié. Reste à trouver la porte de sortie du
capitalisme. La lecture d’André Gorz et de quelques auteurs importants peut,
sans doute baliser le chemin.

Aaron Benanav d’insister sur cette activation des « imaginatoires » : « Les
soulèvements sont restés jusqu’à présent discontinus et éphémères.
Néanmoins ils ouvrent de nouveaux horizons politiques [il est fort nécessaire]
de faire naître des imaginaires utopiques. » (p.141).
Dans une société post-travail [post-salariale], le dépassement de la pénurie
[sans cesse planifiée, organisée par le capitalisme…] pourraient permettre de
vivre tranquille et serein quant aux lendemains grâce à une sécurité
inébranlable . Seulement un dépassement de la pénurie et des mentalités qui
l’accompagne permettra de vivre tranquille et sans inquiétude, ni souci.
(p.136).
Surgirait alors la question : » Que vais-je faire du temps que j’ai à vivre, plutôt
que « Comment vais-je continuer à vivre ? »

L’otium partagé, la scholé généralisée
Nous pourrions nous diriger vers une société de l’otium partagé et de la scholé
généralisée.
« Réorganiser la vie sociale pour réduire le rôle du travail nécessaire, n’est
donc pas dépasser le travail en tant que tel, c’est laisser tout un chacun
réaliser des activités qui n’appartiennent ni totalement au travail, ni totalement
au loisir. »(p.138).
Loisir actif pour des activités librement choisies, c’est le retour de l’antique
otium envisageable par une utilisation émancipatrice de la production
automatisée, cybernétique.
Une fois la nécessité assurée, le libre épanouissement des individualités
devient possible. Apprentissage à tous âges, retour à la formation permanente
et même à l’école-scholé (activité des citoyens grecs qui ne travaillaient pas.
Ceux de l’antiquité, pas les endettés d’aujourd’hui…)…
La version que nous propose A.B.

« Ces activités vont de la, peinture à l’apprentissage des langues, jusqu’à la
construction de jeux aquatiques. […]. On pourra aussi écrire des romans, on
pourra aussi se réinventer par l’apprentissage et l’exploration. » (p.138,139).
Beau programme. La ploutocratie globalisée mettra tout en œuvre pour qu’il ne
se réalise pas. A moins que…
Alain Véronèse.
Septembre 2022.



Encore un instant sur l’écran pour une stimulation de science fiction ?
Le pianiste déchaîné
Kurt Vonnegut

Folio SF 2010 (1952)
L’éditeur en 4 de couv’ nous présente le livre comme une dystopie grinçante. Une autre lecture
est possible qui découvrirait une utopie réaliste et motivante.
Dans la fiction-anticipation de Vonnegut la quasi totalité de la production est automatisée.
Dialogue entre deux protagonistes.
« - Nobert Wiener, un mathématicien, a déjà dit tout cela dans les années 1940.
- Croyez-vous qu’il y aura une troisième révolution industrielle ?
- Je ne sais pas exactement. La première et la seconde ont dû paraître inconcevable autrefois.
- Pour des gens qui allaient être remplacés par des machines peut-être. Je crois que la
troisième se poursuit depuis quelque temps, si vous voulez parler des machines intelligentes.
[…] Des machines dévaluant la pensée humaine ».
*
Le financement d’un revenu de base est envisagé.
- « Le gouvernement ne possède pas les machines. Il taxe simplement la part des revenus
industriels qui allaient autrefois à la main-d’œuvre et les redistribue. [une taxe robot ?].
- « En éliminant l’erreur humaine grâce aux machines et la concurrence inutile par
l’organisation, nous avons prodigieusement élevé le niveau de vie de l’individu moyen. »
(p.34,35,44, 49).
Courtes citations pour vous donner l’envie de lire - et en entier – le livre.
A.V.